La langue est à la fois communication et expression, création
collective : elle se charge de psychisme, de l’affectivité,
des traits particuliers d’un groupe. Dans le cas d’une minorité ou
d’émigrés, elle devient le refuge de l’identité.
Parlers Juifs
Dans l’ancien Maroc, les parlers juifs se partageaient en trois
aires linguistiques : berbère dans le Haut Atlas, espagnole (Hakitia)
(Tanger, Tétouan, Larache, Chaouen, El Qsar) arabe, partout ailleurs.
A cette répartition géographique il fallait superposer d’autres
distinctions : la langue du travail pouvait être différente
de celle du foyer (arabe-hakitia par exemple), celle des femmes avait toujours
ses traits spéciaux ; la langue savante enfin, restait l’hébreu,
langue sacrée du culte.
L’hébreu biblique a cessé d’être parlé depuis
plus de 2.000 ans. Les écrits talmudique et certaines prières étaient
déjà rédigés dans la langue parlée de
l’époque en Orient, l’araméen. Dans une communauté juive
marocaine des années 1930/50, les hommes savaient en général
les prières hébraïques (lues ou mémorisées).
Les lettrés avaient accès à une meilleure diction
et à la compréhension de ces textes y compris araméens.
Les femmes, non tenues de fréquenter la synagogue, ignoraient - sauf
exception - l’hébreu. Les textes hébraïques les
plus usuels se sont donc doublés de traductions à l’usage
des enfants, de l’enseignement, des femmes et du peuple en général
: traductions calques en arabe (Sharh), en berbère, ou encore en
vieux castillan calqué mot pour mot. (ce qu’on appelle ladino).
Mais une couche d’hommes, plus ou moins importante, influente dans
la vie sociale, approfondit toute sa vie l’étude de la Thora
: c’est là une prescription religieuse. La fréquentation
quotidienne de textes hébraïques leur fournit les concepts
abstraits ou savants dont leur vocabulaire arabe dialectal est dépourvu
et qu’ils ne peuvent prendre à la langue classique qu’ils
ignorent généralement : d’où une langue mixte,
celle des discours religieux. L’hébreu se comporte donc comme
une réserve d’emprunts linguistiques, de citations dont certaines,
banalisées, entrent dans la langue commune, fournissent des dictions … Certaines
de ces expressions émaillées de termes hébraïques
sont passées dans le parler musulman de certaines villes(1).
Inversement les commerçants et surtout les soukiers, devant
leurs clients non juifs, utilisaient quelques rudiments d’hébreu
en les mêlant à leur parler pour en faire un langage qui se
voulait secret. C’est ce qu’on appelait «Lasönia».
Dans le Maroc pré-colonial, les aires linguistiques juives n’étaient
pas identiques à celles des musulmans, et les parlers juifs avaient
leurs propres particularités, différentes des variétés
dialectales locales mais non sans lien avec elles.
L’onomastique juive comporte de nombreux patronymes berbères,
même là où cette langue n’est pas parlée
: Amozih, Wizman, Wahnish, Ifergan, Afriat, Aflalo etc. … Des prénoms
féminins aussi : Tammo, Itto… De nombreuses communautés
du Souss, du Haut Atlas avaient pour langue des variétés
dialectales judéo-berbères. Aujourd’hui on trouve encore à Agadir,
Inezgane, Casablanca, des membres de ces communautés. Un texte judéo-berbère
a été édité, étudié et traduit(2).
Mais, par suite de mouvements de populations, on trouvait en pays… amazighe
des communautés bilingues, dont la langue interne, familiale, était
l’arabe tandis que le berbère servait aux communications avec
la société ambiante. Il en était ainsi à Midelt,
Tahala des Ameln, Ouarzazate, Ifrane etc…
Usage de L'Arabe Dialectal
L’arabe dialectal est la langue vernaculaire de la majorité des
juifs marocains des communautés citadines de Fès, Meknès,
Marrakech, Safi, Sefrou, Rabat, El Jadida, Essaouira, du Tafilalet, du
coude du Draa etc.… sans oublier les communautés melting-pot comme Casablanca.
Ces parlers présentent des particularités phonétiques
dans la réalisation des phonèmes «q», «ch», «j», «k»,
(«p», et «v» dans les emprunts) des voyelles
des variantes morphologiques, très légères. Le lexique
comporte des emprunts hébraïques ; savants ou banalisés,
des emprunts ibériques spécifiques, et aussi des préférences
et glissements sémantiques au sein du vocabulaire arabe commun.
Ces particularités varient, d’une communauté à l’autre.
Certains traits communs se retrouvent dans plusieurs parlers, et une certaine
intonation permet à une oreille exercée de reconnaître
- mais pas toujours- un parler juif. Ces particularités peuvent
présenter ou non une parenté avec le parler des musulmans
de la même ville (ex. «q» est réalisé «k» dans
l’Oriental, ou hamza à Fès et «q» au
sud d’El Jadida).
Pour prendre un exemple, un juif fassi prononcera le «q» comme
un hamza, à l’instar de son concitoyen de Fès
Al Bali, mais réalisera le r normalement (et non gh). Par contre
il prononcera z là où il faudrait un jim et s là où le
dialecte commun dit chin etc…Il dira «s
m
al havvir» pour
«ch
m
al hwa» utilisant un emprunt hébraïque ; pour
lui la pastèque sera flansa (ou dellaha), tappa,
la «serrure», (emprunt hispanique), il dira meftah plutôt
que sarût, ta’a plutôt que s
rjem …Pour
lui un téfor sera une assiette
alors que pour les musulmans c’est tout autre chose. Au plan grammatical,
il ignorera le féminin dans la conjugaison des verbes à la
deuxième personne de l’inaccompli etc… Rien là qui
soit une barrière à la compréhension, d’autant
plus que, parlant à un musulman, il s’efforcera de se corriger,
voire tombera dans l’ultra correction.
Origines Historiques et Sociales des Parlers Juifs
Ces variantes résultent de divers facteurs, essentiellement du
repliement sur soi de la vie communautaire qui se traduit par une évolution
phonétique autonome, un certain conservatisme dans le vocabulaire,
une absence de correction scolaire par référence au modèle
classique(3). Le langage fleuri des femmes est un degré encore plus évident
de l’isolement linguistique ; en témoigne la phonétique
du parler juif féminin de Sefrou ou non seulement de /q/ mais certains
/k/ sont réalisés hamza(4).
Les juifs arrivés d’Espagne et du Portugal à partir
de 1492 porteurs d’un riche patrimoine judéo-hispanique et
andalou, se sont installés principalement dans les grandes villes
et ports. Là où il trouvèrent une communauté juive
préexistante, ils finirent par fusionner avec elle et par en adopter
la langue à laquelle ils apportèrent quelques variantes et
emprunts (c’est le cas de Meknès, Rabat, Safi, Fès
et, cent ans plus tôt, Debdou).
A Tétouan, par contre, ville qui se repeuplait avec El Mandri,
les nouveaux arrivants, majoritaires dans la communauté juive, ont
conservé, jusqu’à nos jours, l’usage d’une
dialecte espagnol.
Ce Judéo-espagnol conservait au début du 20ème
siècle,
la phonétique archaïque qu’il avait en Espagne au XVème
siècle : /j/ prononcé jim et non /kh/ (jota)
et /s/ sonore (z) etc. Il s’est enrichi d’emprunts à l’arabe,
en les coulant dans un moule espagnol (comme shaclear : «briller»,
«zorear», aller en pèlerinage).Cette variété dialectale
espagnole a pris le nom de hakitia. Elle était parlée également
dans les villes où avait essaimé la communauté tétounaise
: Tanger, Larache, Azilah, El Qsar, Chefchaouen(5).
Ces communautés conservaient un riche patrimoine littéraire
en ladino, et en langue vernaculaire : contes, poésies, complaintes
etc(6).
La reprise de contact avec l’Espagne - guerre de Tetouan, émigration
espagnole à Tanger au XIXème siècle, Protectorat-
a occasionné une réabsorption progressive de la hakitia par
l’espagnol moderne. Il n’en reste plus aujourd’hui que
des traits résiduels de vocabulaire et de prononciation(7).
L'irruption du Français
En 1862, l’Alliance Israélite Universelle créait sa
première école à Tétouan, puis étendait
son réseau, non sans réticences et résistances des
milieux les plus orthodoxes qui craignaient l’atteinte aux valeurs
judaïques, la dépersonnalisation(8). Mais l’Alliance Israélite
Universelle se développait, inexorablement, bien avant le Protectorat
grâce au prestige d’un enseignement de bonne qualité,
ouvrant de nouvelles possibilités. Désormais, une partie
de la jeunesse des villes était éduquée en français.
Avec le Protectorat, cette langue allait devenir celle de la culture et
du travail dans le secteur moderne de l’économie.
Un bilinguisme s’est instauré dans une partie de la communauté qui
reléguait le judéo-arabe au rang de langue effective et familiale.
Evolution inégale cependant, selon les milieux, les régions,
les générations … Aujourd’hui, certains jeunes
des milieux plus ou moins aisés n’ont plus, à la troisième
génération, qu’une connaissance limitée de l’arabe
dialectal, tandis que dans les milieux populaires - particulièrement
féminins- l’arabe demeure le vecteur principal sinon unique
de l’expression, surtout à mesure que l’on remonte la
pyramide des âges. Dans le domaine religieux, le judéo-arabe
a longtemps résisté au français : les sermons (drash)
sont souvent encore dits en judéo-arabe . Quant à la connaissance
de l’arabe classique, enseigné dans les écoles de l’ITTIHAD à raison
de deux heures par jour, elle est restée insuffisante, faute de
méthode et d’un encadrement adaptés.
L’acculturation au français - et à l’espagnol
moderne- n’a donné naissance à des créations
littéraires judéo-marocaines intéressantes que dans
les années 1980, avec les romans d’Edmond Amran El Maleh.
Le roman, est resté pratiquement hors du champ d’application
de la langue apprise : drame de la coupure entre identité et langue étrangère
que l’on sent inapte à exprimer une effectivité, et
une société dont la texture est tellement éloignée
des mondes de Pascal, Descartes ou Valéry … Pas de Cholom
Alekhem non plus, celui-ci disposait d’une langue rodée, cultivée,
le yiddish, au vaste public, tandis que le judéo-arabe est resté trop
limité dans son vocabulaire et surtout a été considéré comme
mineur par ceux qui avaient reçu l’enseignement des langues
européennes. Faute d’une langue de culture appropriée
de nombreuses velléités ont dû rester dans l’encrier.
Cela explique sans doute pourquoi les productions culturelles en français
et espagnol se sont développées davantage dans les domaines
de l’essai, de la conférence, du journalisme, de l’histoire
ou de la chronique.
L’émigration juive marocaine de la première génération
continue dans la langue des pays d’accueil, essentiellement dans
la même direction, celle de la recherche d’identité,
du souvenir.
On voit apparaître une production théâtrale en France
et au Québec : comédies de mœurs sur les difficultés
d’adaptation à un monde si différent, avec, en toile
de fond, la menace de dépersonnalisation, le mariage mixte (thème
de la comédie «les carottes sont cuites»).
Sur un registre plus déchirant, les poésies d’Erez
Bitton qui clame, en hébreu, ses nostalgies marocaines et sa révolte
dans Sefer ha-nac nac, «le livre de la menthe» …
Production Culturelle
La vie communautaire a cristallisé des spécificités
juives au sein de la culture marocaine au niveau du cadre de vie, tandis
que les productions culturelles embrassent les domaines de la littérature
populaire, de la musique liturgique et profane, des métiers d’art … La
longue cohabitation a également marqué les coutumes y compris
celles liées directement à la religion. Si les particularités
proviennent du fait juif, il y a une façon marocaine d’être
juif. Ce fait prend un relief particulier hors du Maroc. Au contact d’autres
juifs, les communautés émigrées ressentent davantage
leurs différences et s’efforcent de recréer un environnement
culturel propre, avec synagogues, fêtes de la Mimouna, associations
culturelles(9).